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Publié par LDH49

Michel Spingler/AP

Michel Spingler/AP

Entretien réalisé par Marie Barbier

Vendredi, 27 Octobre, 2017

L'Humanité

Michel Spingler/AP

À 83 ans, le grand pénaliste publie ses mémoires, l’occasion de revenir avec lui sur soixante ans de carrière et d’engagement militant. L’avocat dénonce le budget « dérisoire » de la justice, qui conduit à la surpopulation des prisons et à une justice expéditive pour les pauvres. Son nouveau combat : la loi antiterroriste, grave glissement du droit.

Dans la Parole et l’action. Itinéraire d’un avocat militant (Fayard), Henri Leclerc raconte une vie d’engagements. Contre la peine de mort à ses débuts jusqu’au projet de loi antiterroriste aujourd’hui en passant par l’indépendance de l’Algérie, Mai 68 ou la présidence de la Ligue des droits de l’homme, cet avocat n’a cessé de se battre contre les injustices et pour les droits humains.

Vous avez appelé vos mémoires la Parole et l’action  : la première pour le métier d’avocat, la deuxième pour le militant que vous avez été toute votre vie. Mais, dans votre ouvrage, ces deux aspects de votre vie se mélangent sans cesse…

Henri Leclerc Tout le problème c’est qu’il y a une unité, mais les fonctions sont différentes. Je ne peux pas me prévaloir de ma qualité de président de la Ligue des droits de l’homme, par exemple, quand je plaide une affaire. Et inversement. Mais il y a une unité évidente sur le fond. Je considère que la défense est aussi l’exercice d’un droit de l’homme et j’ai milité comme avocat aussi. Mon patron, Albert Naud, était un homme de droite, militant contre la peine de mort, je reconnaissais son engagement, ça nous a rapprochés.

Vous lui rendez un bel hommage dans ce livre et particulièrement sa devise que vous avez faite vôtre, « Les défendre tous ». Pourquoi est-ce si important ?

Henri Leclerc D’abord parce que la défense est inséparable du processus judiciaire. Il n’y a pas de procès sans défense. Elle ne doit pas être un alibi, mais une vraie défense. Tous doivent être défendus, quoi qu’ils aient fait. Tous. On défend toujours l’homme, jamais l’acte. Un homme comme Albert Naud, qui était je dirais au centre droit, s’est toujours refusé à être partie civile réclamant la peine de mort. Mais il les a tous défendus. Cet homme, Albert Naud, qui a été arrêté en 1940 avec le Réseau du musée de l’Homme, c’est-à-dire les tout premiers résistants, a été commis d’office pour Pierre Laval en 1945. Il ne l’a pas choisi. Mais au moment de la Libération, il a défendu des tas de collaborateurs, c’est-à-dire qu’il a défendu ceux qu’il avait combattus, ce qui est tout à fait dans sa logique. Je suis trop engagé politiquement pour accepter toutes les défenses. Quand j’ai été commis d’office pour deux membres de l’OAS, j’avais l’obligation de les défendre. Mais je n’ai pas pu pour l’un d’entre eux, il demandait qu’on le défende sur une justification de son combat que je combattais tous les jours, ça n’était pas possible. Par contre, j’ai défendu l’autre, sans rien renier de ce que j’étais. Les défendre tous oui, mais pas n’importe comment.

Vous aurez soixante-deux ans de barreau le 15 décembre, quel regard portez-vous sur la justice et la façon dont elle est exercée en France ?

Henri Leclerc Je suis assez inquiet, la justice a vraiment besoin de réformes. Notre procédure pénale est archaïque. Il y a eu des progrès comme la présence de l’avocat en garde à vue ou l’appel en cour d’assises, mais l’ensemble de la justice pénale doit être réformée. Elle est sinistrée. Nous sommes face à une justice qui n’est plus capable de faire face à ses fonctions. Son budget continue à être dérisoire ! On a une justice de plus en plus lente, qui n’arrive pas à se sortir de ses procédures civiles et quelquefois pénales. Le temps passé avant de juger les gens est parfois effrayant. C’est extrêmement curieux que les politiques aient toujours considéré que le budget de la justice était subalterne.

Il y a quelques mois, des avocats ont demandé la suppression des comparutions immédiates. Vous êtes très critique contre cette justice expéditive dans vos Mémoires mais vous n’allez pas jusqu’à réclamer sa disparition…

Henri Leclerc On a changé le nom mais c’est le même principe que les flagrants délits de ma jeunesse. J’ai retrouvé dans mes archives un article que j’avais écrit dans le Monde il y a quarante ans, très dur contre cette procédure, et je continue à être très critique. C’est une justice expéditive qui écrase les pauvres. Les comparutions immédiates sont aussi une conséquence de la faiblesse du budget de la justice ! Je comprends très bien qu’on demande leur suppression. J’étais pour la disparition pure et simple de la garde à vue et puis on a réussi à y mettre l’avocat… Donc on pourrait obtenir l’amélioration des comparutions immédiates, qui permettent aussi à la justice une certaine rapidité… Il faut pouvoir mieux organiser la défense. J’ai toujours considéré que c’était dans les comparutions immédiates que se forgeait la délinquance. Le gamin qui a volé trois voitures, on lui met six mois de prison en comparution immédiate, il devient délinquant en prison.

Vous vous êtes toujours battu contre les prisons, or elles n’ont jamais été aussi pleines et la loi Taubira, qui prévoyait des peines alternatives, n’est pas appliquée. Gardez-vous l’espoir qu’on puisse un jour limiter l’incarcération ?

Henri Leclerc J’espère vraiment qu’on va y arriver, qu’on résoudra cet énorme conflit qui fait que 70 000 personnes s’entassent dans 60 000 places. Non pas en construisant des prisons, mais en réduisant considérablement le nombre de détenus. On peut le faire, cela a été fait dans certains pays nordiques. Les prisons sont des pourrissoirs physiques : les tribunaux administratifs sont obligés d’ordonner leur dératisation, comme à Fresnes récemment. La solution passe par des lois alternatives. La loi Taubira était une bonne idée, malheureusement elle n’a pas été appliquée par les magistrats, encore une fois par défaillance du budget. Les peines de contraintes coûtent cher. Tant qu’on considérera que la prison est une réponse nécessaire à la délinquance, sans réfléchir plus, on provoquera la récidive. Il faut que la peine soit aussi un instrument de réinsertion sociale. Les moyens des Spip (services pénitentiaires d’insertion et de probation – NDLR) et des services d’éducation en prison sont dérisoires… C’est plus facile de mettre quelqu’un en prison que de se préoccuper de sa réinsertion.

Après la mort de Jacques Vergès et celle de Thierry Lévy, on vous présente comme le « dernier des géants ». Pensez-vous que l’époque des avocats militants soit révolue ?

Henri Leclerc Je déteste cette expression de « dernier des géants », c’est une phraséologie spectaculaire. Je ne crois pas que cette époque soit révolue, il existe de jeunes avocats militants aujourd’hui, contre les violences policières ou sur le terrain social. D’autres, sans être militants, font très bien leur travail. Ceux qui défendent des terroristes aujourd’hui, par exemple.

Il n’y a pas eu, selon vous, d’évolution dans le métier d’avocat ?

Henri Leclerc Pas dans l’essence du métier, mais dans la pratique, oui. On ne plaide plus tout à fait aujourd’hui comme on plaidait avant. La parole évolue. Il suffit de lire une plaidoirie du XIXe siècle ! L’expression a changé mais les techniques et l’objectif sont toujours les mêmes. On n’a pas abandonné l’oralité des débats. Les difficultés financières sont plus grandes aujourd’hui pour les avocats. Pas pour les 250 colosses américains à Paris… Pour eux, les fins de mois ne sont pas difficiles ! Mais les pénalistes d’aujourd’hui gagnent moins bien leur vie que ceux d’autrefois. Les indemnités de l’aide juridictionnelle ne sont pas suffisantes. Les jeunes avocats ont du mal à joindre les deux bouts. La délinquance huppée est réservée à une grande minorité d’avocats mais la délinquance quotidienne, à laquelle se confrontent un certain nombre d’avocats, ne peut pas payer. La prise en compte par l’État des honoraires d’avocat pour les plus modestes doit être considérablement augmentée.

Parlons de votre parcours politique : vous avez été adhérent au Parti communiste, puis au Parti socialiste unifié (PSU), avant de rendre définitivement votre carte…

Henri Leclerc Oui, j’ai été adhérent au PC moins de deux ans, c’était une erreur. Je ne regrette pas du tout de l’avoir fait, mais ce n’était pas ma place. AU PSU, j’ai été proche de Rocard et membre du bureau national jusqu’en 1972. Puis j’ai arrêté pour me consacrer à la lutte pour les droits de l’homme. J’ai continué à militer sans arrêt. En 2012, pour la première fois, j’ai appelé à voter Aubry contre Hollande. Depuis 1971, c’était la première fois que je faisais ça !

Quel regard portez-vous sur la gauche aujourd’hui ?

Henri Leclerc La gauche est dans un état catastrophique. Le Parti socialiste a voté la loi antiterroriste, c’est une trahison. C’est effrayant. Ce n’est pas Guy Mollet mais pratiquement. Ce n’est pas possible pour moi qu’un parti se revendiquant des valeurs socialistes vote cette loi. Je suis très choqué. On est dans le désarroi. Mais je ne suis absolument pas désespéré. Il n’est pas possible que ne se reconstitue pas, à un moment donné, une grande force populaire de gauche. Je suis sûr que quelque chose va se faire. Macron avait dit « ni droite ni gauche », mais je constate que depuis qu’il est au pouvoir, il n’a pris que des mesures de droite. Il n’y a pas eu une seule avancée sociale ! Quand je vois des gens de gauche qui sont à la République en marche, je leur dis : « Où sont les mesures de gauche ? Vous n’allez quand même pas me dire que la loi travail est une loi de gauche ? Que la loi antiterroriste ou la suppression de l’ISF sont des réformes de gauche ? » La réponse est toujours la même : « En faisant des cadeaux considérables aux patrons, ils vont nous renvoyer l’ascenseur et le chômage va disparaître. » Moi je dis que Macron fait de l’angélisme en croyant que les patrons vont utiliser généreusement les cadeaux qu’il leur fait pour faciliter l’emploi…

Votre engagement actuel porte principalement contre le projet de loi antiterroriste…

Henri Leclerc Ce projet de loi m’inquiète parce qu’il désarticule les conceptions de droit fondamental. Il est destiné à limiter les libertés de tous ceux dont on peut penser qu’il y a des raisons de croire qu’ils sont terroristes. Ce n’est pas une répression sur des actes mais sur des suspicions. Cela signifie sortir de notre système actuel qui réprime des actes et non les intentions. Une loi qui punit des gens présumés dangereux représente un glissement du droit pénal très inquiétant pour les principes fondamentaux.

Vous racontez dans votre livre que vous avez vendu l’Humanité à la criée, vous avez été proche de certains journalistes, comme Madeleine Jacob ou Jean-Marc Théolleyre. Quel regard portez-vous sur la presse d’aujourd’hui et plus particulièrement sur la chronique judiciaire ?

Henri Leclerc J’ai constaté l’évolution de la chronique judiciaire en préparant mon livre et en regardant les archives de mes procès. Aujourd’hui, l’information par les moyens audiovisuels est par nature brève, spectaculaire, peu intéressante, puisqu’on entend simplement les avocats à la sortie des audiences. Dans les journaux, les chroniques se sont raccourcies. Pour le procès de Lucien Léger par exemple (1966 – NDLR), il y avait au moins une page entière consacrée aux débats. Aujourd’hui, il existe de grandes plumes mais ce sont des plumes courtes. La justice est moins publique qu’auparavant.

Avec Twitter, les procès sont parfois racontés en direct, les suivez-vous ?

Henri Leclerc Vous avez raison, c’est très intéressant, mais je vous avoue que je n’ai pas Twitter. Je suis le dernier des géants et les géants n’avaient pas Twitter ! Je vais essayer de m’y mettre !

Les engagements d’un grand pénaliste

Respectant la devise de son « maître » Albert Naud, « Les défendre tous », depuis qu’il a prêté serment en 1956, Henri Leclerc a défendu Dominique Strauss-Kahn, Richard Roman, Lucien Léger, Dominique de Villepin. Partie civile contre Omar Raddad, il dit, dans ses Mémoires, être toujours persuadé de sa culpabilité. Il a aussi été président de la Ligue des droits de l’homme de 1995 à 2000. À 83 ans, le grand pénaliste fréquente toujours les palais de justice. Il a récemment dénoncé les lois scélérates contre la liberté de manifester dans la défense du jeune Angel Bernanos, qui a été relaxé.

Marie Barbier

Journaliste

 https://www.humanite.fr/henri-leclerc-notre-procedure-penale-est-archaique-et-sinistree-644490

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