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Publié par Jordan Pouille, dans Médiapart

 

Vivre reclus et sans perspective claire de sortie à cause de son appartenance à une catégorie à risques est une épreuve lourde pour cette frange de la population souvent dynamique, maillon essentiel de notre vie en société. Témoignages parus sur le site de Médiapart le 21 avril 2020 par Jordan Pouille

Après réflexion, l’exécutif a renoncé à contraindre les personnes âgées de rester confinées plus longtemps que les autres après le 11 mai. Mais le chef de l’État, qui a indiqué dans un communiqué, vendredi dernier, ne pas souhaiter « de discrimination entre nos concitoyens », a aussi appelé ces retraités « à la responsabilité individuelle ». Histoire de les inciter à rester chez eux…

Éveline Girault, 69 ans, occupe un camping-car sur une aire de Bourges, aux abords de la place Séraucourt. Cette ancienne aide-soignante de l’hôpital de Brest avait résilié son bail locatif et vendu ses meubles pour aller s’installer près de son fils, cadre d’une société canadienne en Roumanie. Le Covid-19 et ses restrictions en ont décidé autrement. « Il faut les voir ces couples de retraités qui s’emmerdent dans leurs caravanes. Plutôt que de rester les bras ballants dans mon camion, j’ai rejoint la réserve sanitaire. » Éveline vient tout juste de terminer une mission comme agent d’entretien dans un Ehpad contaminé du Loir-et-Cher, où les résidents décèdent à la chaîne depuis le 23 mars.

« Je nettoyais l’unité Covid puis on m’a mise à l’étage à cause de mon âge. Là, j’y ai vu des agents ancrés dans leurs anciennes façons de travailler et au fond de moi, ça me mettait en pétard. Alors, même si des résidents guérissent, les contaminations n’ont pas cessé. » Comme tout le personnel, elle s’est fait dépister mardi et attendait, dimanche encore, le résultat. « Si je suis testée négative, je m’engagerai sur une nouvelle mission, cette fois dans un hôpital ou une clinique parisienne, où j’ai commencé ma carrière. Et si je peux rejoindre mon fils en juillet, alors ça sera parfait. J’ai trop soif de liberté, de reprendre mon destin en main. »

De sa ville, Jean-Claude Lopes, 71 ans, connaît toutes les âmes. Jusqu’à la veille du confinement, cet ancien chef-électricien du casino Saint-Raphaël épuisait ses matins à saluer méthodiquement ses amis en remontant le bord de mer jusqu’à Fréjus-Plage. Il croise encore quelques riverains pour déposer un cierge à la basilique, au pied de la statue de sainte Rita… mais plus personne sur la promenade, aux accès interdits.

« C’est une population âgée, ici tout le monde a peur et plus personne ne sort. Ce spectacle me désole alors je n’y vais plus sauf à la pharmacie pour vérifier s’ils ont du gel ou des masques. Et puis les flics sont partout, à contrôler tout le monde, tout le temps. » Reclus chez lui, le voici devenu sentinelle de ses amis tourmentés. Dès potron-minet, via l’appli WhatsApp qu’il a découverte récemment, Jean-Claude s’astreint à recueillir les angoisses de son réseau d’actifs ou retraités, assignés à domicile ou sur la brèche.

Ce matin, le voici soucieux de ce camarade dépanneur informatique, prestataire à Toulon pour des navires civils et militaires à quai, puis songeur pour son fils pompier qui se demande bien qui surveillera les plages cet été pour peu qu’elles soient accessibles, puisque les formations de secouristes ont été annulées. Jean-Claude rassure enfin ce forain de marché qui n’arrive plus à écouler sa marchandise ou ce coiffeur à deux doigts de jeter ses ciseaux. « J’allège un peu leur fardeau mais moi ce qui me pèse, c’est la confusion, le désordre là-haut. Un jour, Macron nous annonce une date, une mesure, une commande massive, un espoir. Le lendemain, ses ministres annoncent l’inverse, nuancent ou tergiversent. » Bientôt un mois et demi que Jean-Claude n’a plus touché sa petite-fille qui ne vit pourtant qu’à 1 500 mètres. « Je rêve de franchir le portail et serrer la pitchoune dans mes bras ! »

Annie, 70 ans, était prof au collège Rabelais de Blois jusqu’en 2008. Son mari, Yvan, 72 ans, enseignait l’électronique au lycée Camille-Claudel. « On a arrêté tôt pour profiter au mieux de la vie. » D’ordinaire, le couple assiste à toutes les séances du cinéma et tous les spectacles de la Halle-aux-Grains, juste en face. Ils sont aussi bénévoles dans une ressourcerie : Annie y trie le textile et le présente en boutique tandis qu’Yvan répare les petits appareils ménagers.

À Blois, les bords de Loire, les parcs et chemins forestiers ont été condamnés. Les jeux pour enfants sont saucissonnés de guirlande bicolore et ressemblent à des scènes de crime. Un drone policier patrouille depuis peu. Annie se cantonne au centre ancien qu’elle arpente autant qu’elle peut, une attestation en main. Elle fréquente ainsi copieusement ce mini-marché couvert, découvert dans un recoin d’une rue en escalier et tenu par une poignée de producteurs locaux. Ne lui dites surtout pas qu’elle est à risques. « J’ai changé de médecin traitant car il ne regardait que les courbes, les statistiques pour m’expliquer comment vivre du fait de mon âge certain. » Pour Annie, la fin du confinement sera une délivrance tant elle abhorre cette société qui voudrait tenir le risque en respect. « En Angleterre, l’opinion publique réclamait un confinement que le gouvernement rechignait à établir. En se condamnant à se protéger toujours plus, on nie la vie dans tout ce qu’elle est, dans le risque qu’elle comprend. »

Muguette Villette, 65 ans, ancienne institutrice, est confinée avec son mari et leur petite-fille de 14 ans à Chambon-sur-Cisse, à une douzaine de kilomètres de Blois. « Au début, on n’avait pas du tout conscience que c’était aussi grave. Et puis Macron a parlé de guerre alors on s’est créé un petit cocon agréable, donc on ne peut pas dire que ce soit pesant. Je pense à ceux qui vivent en appartement, avec des enfants et en télétravail. »

D’ordinaire, Muguette enseigne le français à des réfugiés syriens et africains, dans les locaux des Restos du cœur derrière les bureaux de la CAF de Blois. Avec le coronavirus, l’association avait tout arrêté, même la maraude aux personnes sans domicile, les bénévoles – presque tous âgés – ayant préféré rester confinés. La distribution alimentaire a repris il y a deux semaines, sous la forme de colis scellés préparés à l’avance et disposés sous un chapiteau blanc.

« Je m’entraîne à vivre au présent »

Aux côtés de sa petite-fille qu’il a fallu former à la couture, Muguette a rejoint à sa manière l’effort de guerre, en fabriquant chez elle des masques en coton pour les bénévoles et les bénéficiaires. Ses voisins en profitent aussi : « Je les pose sur leurs boîtes aux lettres, ils viennent les chercher et on se fait un coucou de loin. J’espère que ça ne leur fera pas du tort. Rien n’est homologué. »

Muguette possède un petit gîte en ville, qu’elle loue sur Airbnb en temps normal pour les touristes des châteaux. Elle l’a mis gracieusement à la disposition du personnel de l’hôpital public « et depuis une semaine, une infirmière de nuit en profite ». Son utilité sociale demeure ainsi totale, tout comme sa peur de transmettre le virus. Son époux a les poumons fragiles depuis une vilaine chute à vélo. Et leur petite-fille est asthmatique. Alors Muguette a instauré un protocole sanitaire radical. « Personne ne sort au-delà du jardin sauf moi. J’assure les courses avec un masque et des gants. En rentrant, je laisse les aliments plusieurs heures à l’air libre, je jette les emballages, je nettoie les poignées de portes avec des lingettes désinfectantes, je change de tenue et file sous la douche. C’est sans doute un peu parano mais je ne vois pas d’autre solution. » Avec des voisins, elle s’est rencardée auprès d’un grossiste en fruits et légumes pour se faire livrer à domicile et réduire les passages au supermarché. Les voyages à l’étranger prévus à l’automne et même l’an prochain sont déjà annulés. « Tant qu’il n’y a pas de vaccin, on ne prendra aucun risque. Si mon mari chope le virus, je sais qu’il ne s’en remettra pas. »

Jeanne, 82 ans, occupe seule une maison de plain-pied dans un village près d’Alençon. Son horizon est un champ de céréales qu’elle aime photographier aux premières lueurs, depuis sa véranda. Mais aussi le soir, pour éviter d’entendre le décompte macabre de Jérôme Salomon. Il y a huit jours, son petit frère est mort du coronavirus. François avait 69 ans à peine et vivait à Ris-Orangis avec sa femme Chantal dans une maison coquette avec jardin. « Ils ont attrapé le virus en même temps, ils ne savent pas trop comment et au bout de dix jours, François m’écrivait qu’ils commençaient à gagner la bataille, que le plus dur était passé et qu’il allait peut-être pouvoir sortir et acheter des croissants. » Leurs symptômes étaient différents : Chantal toussait et avait mal à la tête, François avait perdu l’odorat et souffrait de courbatures. « J’ai beaucoup pleuré. J’avais peur pour ma belle-sœur car elle s’était fait opérer du cœur il y a trois ans mais c’est celui de François qui a lâché. » Un deuil âpre, vécu en solo. « Je m’entraîne à vivre au présent au maximum mais je ne choisirai de quitter mon confinement que lorsque des masques seront disponibles en pharmacie. C’est mon critère. Ceux en tissu sont moins efficaces mais ils nous rassurent, allègent notre vigilance et je m’en méfie. »

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